La magie bosniaque

MostarA mon arrivée à Mostar, en Bosnie-Herzégovine, on viendra me chercher à l’autogare pour me conduire en voiture directement à l’auberge dans laquelle j’avais réservé un lit. Cette auberge est en fait un appartement. Celui de Majda, un petit bout de femme d’une quarantaine d’année, qui a transformé son appartement en une chaleureuse auberge de jeunesse. L’espace est un peu exiguë mais chacun y trouve facilement sa place. Après vous être déchaussés, Majda vous accueille avec un café ou un thé et vous propose de goûter les délicieux petits gâteaux qu’elle vient de terminer. Les murs de l’appartement sont crépit d’un nombre incalculable de dessins laissés par ses hôtes. Il s’agit en fait du petit papier que Majda vous tend à votre arrivée et sur lequel vous inscrivez timidement votre prénom pour le scotcher sur votre lit. Mais au fur et à mesure que vous prenez possession des lieux, ce petit papier devient la retranscription de votre séjour ici et vous l’agrémentez de dessins et de couleurs un peu plus tous les jours.

Majda n’est pas la seule personne à faire vivre l’auberge. Il y a tout d’abord sa mère, une vieille femme très discrète qui parle très peu anglais mais qui se soucie toujours de votre confort et de votre bien-être. Bata, le frère de Majda est également là. Lui s’occupe plutôt d’animer la vie de l’auberge. Ce grand et costaud gaillard propose à tous ses hôtes une excursion d’une journée dans Mostar et ses alentours.

Tout commence lorsqu’au petit matin, tout le monde se retrouve devant l’entrée de l’immeuble et attend l’arrivée de Bata. Nous serons pas moins de quatorze personnes et Bata arrivera alors fièrement avec son Mercedes Sprinter flambant neuf comptant tout au plus sept places, chauffeur compris. Mais ce n’est pas un problème pour lui. Il y a de la place dernière et il installera alors poufs et coussins pour faire asseoir tout le monde. Chacun trouvera une place plus ou moins confortable et Bata nous fera alors profiter des 400 Watt de sono installée dans le camion. Cerise sur le gâteau, il allumera les deux spots et fera tourner la boule à facette installée la vieille. Le décor est posé et est plutôt surréaliste !

Mais le voyage commencera réellement lorsque, après avoir fait rapidement le tour de la ville, Bata s’arrêtera devant ce qui reste de la caserne militaire et commencera par nous raconter l’histoire de son pays. La guerre récente, la situation politique, les conflits entre catholiques et musulmans, entre bosniaques, serbes et croates. Tout est très complexe, encore aujourd’hui.

Viendra ensuite sa propre histoire. Avec émotion, Bata nous expliquera comment il a survécu à la guerre. Ce bosniaque musulman n’est en effet pas passé loin de la mort quand un matin, des militaires croates sont venus frapper à la porte de son appartement et l’on appelé par son prénom pour, très probablement, le déporter dans un camp de concentration. La suite, seul lui sait vraiment la raconter mais il s’est avéré que, tout petit, il était à l’école avec le plus haut des gradés venu le chercher. Sur le moment, terrifié, Bata ne l’a pas reconnu mais le gradé, si. Et ce dernier est alors parti avec ses hommes, en laissant Bata tremblant sur son palier de porte. Bata pensait que le militaire voulait juste jouer avec ses nerfs, par pur sadisme, et qu’il reviendrait le chercher. C’est en voyant l’avis de décès de l’officier quelques semaines plus tard dans les journaux locaux que Bata réalisera vraiment ce qui s’est passé et pourquoi cet homme lui a laissé la vie sauve.

Après cette parenthèse aussi effrayante que réaliste sur ce que peut être la terreur, la journée continuera un peu plus tranquillement. Nous passerons notamment une bonne partie de l’après-midi à barboter dans les eaux (un peu froides) du lac de Kravice. Ce lac est entouré par des chutes d’eau et Bata en connaît tous les secrets. Il nous fera donc passer derrière les chutes, escalader les rochers, et parfois plonger dans le bouillon de la cascade pour écouter ce qu’il appelle “le bombardement”. Plus loin, nous nous jetterons dans l’eau en nous balançant à une corde ou en prenant deux pas d’élan pour effectuer un saut de plus de sept mètres de haut.

Nous prendrons ensuite la direction de Pocitelj, un petit village situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Mostar. L’endroit, inscrit au patrimoine mondiale de l’Unesco, surplombe la vallée de la Neretva et a quasiment été épargné par la guerre. Il a ainsi conservé ses vestiges et on peut encore y admirer ses fortifications et son donjon datant de l’époque médiévale, ou sa mosquée datant de l’époque Turque. Bata profitera de notre passage à Pocitelj pour nous présenter une de ses connaissances. Une habitante du village qui nous accueillera avec un grand sourire pour nous faire goûter gâteaux et sirop locaux.

A la nuit tombée, nous nous rendrons enfin à Blagaj, village dans laquelle la rivière Buna prend sa source et sort d’une impressionnante grotte sous laquelle s’abrite paisiblement un monastère derviche.

La journée se terminera ainsi, la musique balkanique résonnant à plein volume dans le camion, après plus de quinze heures passée au cœur de la région de Mostar.

Mes autres journées ici seront consacrées à la visite de la ville. Avec Karine et Clancy, deux australiennes, ainsi que Sven, un allemand, nous partirons découvrir Mostar encore terriblement marqué par la guerre. Les impacts de balles sur les murs sont toujours bien visibles et parfois, un trou béant perce encore les murs d’un immeuble. Mais le plus impressionnant restera ce building d’une petite dizaine d’étages qui était squatter par des tireurs d’élites pendant les affrontements. L’accès y est normalement interdit mais le bâtiment est ouvert à tout vent et a été laissé en l’état. Toutes les vitres sont éclatées, les cloisons abattues et le peu de mobilier qu’il comptait est toujours là mais totalement explosé. L’atmosphère est pesante et le plus inquiétant est de voir au sol les culasses de cartouches qui ont certainement servies à tuer. Et c’est sans un mot que nous sortirons de cet endroit, un peu secoué.

Nous reprendrons nos esprits en nous rendant dans le centre de la ville. Son emblème, le pont de Mostar, est bien là. Le sommet du minaret de la mosquée en offre une vue imprenable. Le pont n’a pourtant pas survécu aux combats mais a été reconstruit à l’identique après la guerre pour ne rien enlever au charme de la ville. Comme depuis longtemps, les jeunes d’ici attendent patiemment sur le pont. Lorsqu’un touriste est près à leur offrir quelques dinars serbes, ils se jettent alors courageusement, du haut des vingt-et-uns mètres de l’édifice, dans la rivière froide qui sépare la ville en deux.

Autrefois, la rivière séparait le quartier musulman du quartier catholique. Mais depuis la guerre, cette séparation s’est quelques peu déplacée et est marquée aujourd’hui par le boulevard de la Révolution Populaire (bulevar narodne revolucije), qui fut longtemps la ligne de démarcation pendant la guerre. Pour autant, cette séparation est encore bien réelle. J’en aurai confirmation lorsqu’un soir de match comptant pour la qualification de la Coupe du Monde de foot, tous les bars du quartier catholique diffuseront le match de la Croatie tandis que ceux du quartier musulman, celui de la Bosnie. Je passerai pour ma part la soirée à vadrouiller entre les deux quartier avec un couple franco-polonais vivant maintenant à Amsterdam. Nous serons alors plus que surpris de voir les supporters croates se congratuler en apprenant le résultat de la Bosnie, défaite par son adversaire du soir. Preuve que la cohabitation est encore difficile aujourd’hui.

Je poursuivrai ensuite mon périple en me rendant à Sarajevo. Dans le train, je ferai la connaissance de Dejan. Étudiant en informatique, il profite du week-end pour rendre visite à sa cousine vivant dans la capitale. La conversation s’installe facilement et sans le poussé, il me parlera de la guerre. Lui n’avait que trois ans à cette époque mais il se rappelle encore le bruit des bombes lors des bombardements. Tous les dix à douze jours, son père revenait pour passer deux jours avec sa femme et ses enfants avant de repartir sur le front retrouver ses compatriotes bosniaques. Aujourd’hui, Dejan accepte le fait que l’on soit musulman, catholique, juif ou de toute autre religion. Il me dit également n’avoir aucune rancune contre ses voisins croates et serbes. Pour autant, il a du mal à imaginer que les jeunes français et les jeunes allemands puissent aujourd’hui échanger sans aucun ressentiment. Mais les personnes contre lesquelles Dejan exprime de la haine, ce sont celles qui ont fuit pendant la guerre, laissant son père et les autres défendre son pays pour revenir ensuite faire fortune. Il les voit alors rouler dans de grosses voitures et habiter dans de belles maisons alors que son père ne touche même pas de pension en tant qu’ancien militaire. Il m’explique que son pays est aujourd’hui largement pourri par les mafias et la corruption. Il est conscient de ces problèmes et ne rêvent que de changements.

Après deux heures de trajet, le train arrivera bien trop vite en gare de Sarajevo et mettra fin à notre discussion. Les paysages magnifiques entre les deux villes seront aussi une autre raison de vouloir prolonger ce trajet. Malheureusement, nous devrons en rester là.

En plein festival du film, je visiterai la capitale bosniaque en trois jours. La ville me paraîtra moins marquée par les combats que sa voisine précédemment visitée. Pourtant elle n’a pas été épargnée, loin de là. Une atmosphère douce et agréable s’en dégage. Le bazar et les mosquées y contribuent fortement, de même que les montagnes qui ceinturent la ville. Au hasard des rues, je traverserai une place sur laquelle une vingtaine d’anciens s’étaient regroupés. Je m’y arrêterai finalement presque une heure à les regarder jouer aux échecs, tel de grands enfants, avec des pièces  mesurant pas moins d’un mettre de haut. Un seul jeu et deux joueurs mais ils donnent l’impression qu’ils sont tous acteurs du jeu. Ils rigolent. Ils crient. Ils chuchotent des mots dans l’oreille de leur voisin. Ils chambrent le joueur d’en face. Ils réfléchissent. Ils font de grands gestes. Parfois, ils s’énervent ou essaient de tricher. Et ils rigolent encore.

A Sarajevo, j’aurai également l’occasion de voir un appel à la prière. J’avais pris jusqu’ici l’habitude de l’entendre mais là, les haut-parleurs usuels n’ont pas remplacés le muezzin qui du haut du minaret, les mains entourant sa bouche, appelle les fidèles à venir le rejoindre.

Je ne serai pas en reste également côté dégustation. En alternant mes repas entre cevapi -le kébab des balkans- et burek -une tarte salée fourrée au fromage, au épinard, à la viande hachée ou aux pommes de terre- ce sera à chaque fois un régale !

Tout ça, ces rencontres, ces sourires, ces instants de vie partagés, ces bruits, ces goûts, ces odeurs, cet ensemble de petites choses, feront de la Bosnie un endroit qui restera à jamais magique pour moi. Et pour sûr, j’y retournerai.


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One Response to “La magie bosniaque”


  • Comment from tonton roland

    Salut Math, heureux de te lire à nouveau. Merci pour ta carte du Viet Nam. Ca fait plaisir que tu penses à nous. Nous nous sommes souvent avec toi. Bon voyage et à bientôt sur ton blog
    Salut Mat.
    MRCI


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